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« L’école française ne fait pas assez pour réduire les inégalités sociales ». Entretien avec Marie Duru-Bellat

4 octobre 2016 - L’école française n’est pas le pire modèle qui soit. Mais elle est loin de faire tout ce qu’elle peut pour garantir des chances équitables aux enfants de milieux sociaux inégaux. Entretien avec Marie Duru-Bellat, professeure émérite de sociologie.


Peut-on dire, comme l’affirme un récent rapport du Cnesco [1], que l’école « amplifie les inégalités » ?

Marie Duru-Bellat : Pour répondre à cette question, il suffit d’imaginer ce que serait la situation sans système scolaire. Les inégalités sociales seraient bien plus fortes, évidemment. De plus, l’école n’est pas imperméable aux évolutions économiques et sociales, la montée du chômage n’arrange rien.
Cela dit, à partir du secondaire, les inégalités s’accroissent entre élèves en fonction des milieux sociaux. Si elle ne peut pas tout, on voit bien que l’école française ne fait pas assez comme le rappelle bien ce rapport. Elle ne compense pas les écarts et, au fond, dès les petites classes, les inégalités s’accumulent. Celles que l’on mesure dans l’enseignement supérieur se forgent au lycée, qui dépend de ce qui se passe au collège, qui est lui-même en partie la conséquence du parcours de l’élève au primaire... Bref, au minimum, l’école laisse faire.

Peut-on dire aussi que l’école française est la plus inégalitaire des pays développés, celle où le milieu social influence le plus les résultats ?

Là aussi, il faut rester prudents. Il existe une sorte d’obsession de la comparaison. En pratique, les systèmes éducatifs restent très proches, surtout si l’on prend en compte les marges d’erreurs des enquêtes. On se fixe sur des écarts relatifs qui apparaissent élevés, alors que les différences absolues le sont moins. On ne peut pas juger d’un système à partir d’une seule enquête internationale comme Pisa, à un âge donné. En revanche, on voit que certains pays progressent et pas nous. Cela me semble intéressant.
Même si l’école française n’est pas le pire des systèmes, le rapport du Cnesco montre malgré tout l’ampleur des écarts entre les milieux sociaux. Tous les élèves n’ont pas accès au même contexte scolaire, aux mêmes conditions et qualité d’enseignement notamment. On sait par exemple qu’on manque d’enseignants expérimentés dans les quartiers prioritaires. Il y a là une véritable injustice. Et l’on ne fait pas assez pour la réparer, c’est évident.

En affirmant que l’école française augmente les inégalités, ne risque-t-on pas d’alimenter des politiques publiques qui visent à orienter les enfants de façon précoce, à réduire les moyens de l’éducation prioritaire, à revenir à des modes d’enseignement plus « traditionnels », etc. ?

Peut-être, mais il me semble que le risque est faible. Tout le monde a compris l’importance d’avoir un haut niveau de scolarisation, la pression européenne est très forte d’ailleurs à ce sujet. Le rapport du Cnesco montre bien par exemple l’importance du cursus commun, de l’abolition des filières séparées au collège. Réduire les inégalités, ce n’est pas revenir à l’école d’hier.

Vous avez par ailleurs bien montré l’impact de « l’emprise » du diplôme sur l’école

La croyance dans le titre scolaire sur le marché du travail a pour conséquence une influence démesurée du diplôme [2] dans l’insertion professionnelle. Cela attise de façon considérable la compétition, les tensions, notamment dans une période de chômage. Et le système ne fait rien pour réduire cette course un peu folle. Cette concurrence défavorise les plus faibles. Dans beaucoup d’autres pays, on commence à noter plus tard.

Que peut-on faire ?

J’ai déjà souligné les limites de l’allongement des scolarités [3]. Tout le monde n’ira pas à l’école jusqu’à 25 ans. Il y a un butoir par le haut. Mais aussi par le bas : une des limites de la hausse du niveau, c’est ce que l’on fait des 20 % d’élèves qui sont en difficulté assez tôt, notamment ceux qui ne lisent pas bien. Quelles solutions peut-on leur apporter ? On sait que le redoublement ne sert pas à grand-chose, alors on n’y recourt plus, mais que fait-on à la place ? On sait aussi qu’il ne faut pas mettre de côté ceux qui ne suivent pas et qu’il faut agir au plus tôt, dès les plus petites classes. On attend trop. C’est là qu’il faudrait investir, plus que dans la multiplication des dispositifs.
Bien entendu, il faut aussi agir, comme le note le rapport du Cnesco, sur la façon de faire et les programmes. Ceux-ci ont changé mais ils demeurent largement hérités d’une époque où seule une minorité d’élèves issus des catégories favorisées allait au secondaire. Il faut les repenser [4].

Les enseignants ont un grand rôle à jouer

L’école ne doit pas « sous-traiter » à d’autres (les associations notamment) les élèves en échec. On n’a probablement pas besoin d’enseignants « sur-diplômés », qui ne sont pas forcément les mieux à même d’enseigner à des jeunes enfants. Mais les enseignants doivent être formés à la pédagogie dès leurs études et avoir les moyens d’exercer ces méthodes. On ne tire pas assez les leçons des expériences que l’on peut mener. On utilise peu « ce qui marche » au profit d’une approche finalement très idéologique des pédagogies et du système scolaire.

Propos recueillis par Louis Maurin

Marie Duru-Bellat est professeure émérite en sociologie, chercheuse à l’Iredu et à Sciences po. Elle est l’auteure d’un grand nombre d’ouvrages sur le système scolaire français. Dernier ouvrage paru : Dix propositions pour changer l’école, avec François Dubet, le Seuil, 2015.

Notes

[1« Inégalités sociales et migratoires : comment l’école amplifie-t-elle les inégalités ? », Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco), septembre 2016.

[2Voir Les sociétés et leur école. Emprise du diplôme et cohésion sociale, François Dubet, Marie Duru-Bellat et Antoine Vérétout, éd. du Seuil, 2010.

[3Voir L’inflation scolaire. Les désillusions de la méritocratie, Marie Duru-Bellat, La République des idées-Ed. du Seuil, 2006.

[4Voir aussi l’article de Marie Duru- Bellat « Refonder l’école » sur notre site, extrait de « Que faire contre les inégalités ? 30 experts s’engagent », Observatoire des inégalités, juin 2016.

Date de rédaction le 4 octobre 2016

Dernière révision le 7 octobre 2016

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