Jeunesse : en finir avec l’hypocrisie

10 octobre 2016 - L’hypocrisie de notre pays face aux jeunes est une insulte aux valeurs républicaines. Elle explique la montée de leur exaspération et augure mal de l’avenir. Par Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.


« La jeunesse n’est qu’un mot », écrivait le sociologue Pierre Bourdieu en 1978 [1]. La grande majorité des commentateurs considère que parler « des jeunes » va de soi, alors qu’il n’en est rien. Les jeunes ne forment pas un groupe unifié avec des pratiques et des valeurs communes. L’élévation des niveaux de vie   et du niveau d’éducation ont brouillé les pistes. « Si le cadre est commun à tous, les jeunes sont loin d’être tous logés à la même enseigne », écrivent les sociologues [2]. Entre l’intérimaire du bâtiment et l’élève d’une grande école parisienne dont les parents financent les études, les modes de vie n’ont rien à voir. Les pratiques culturelles sont trompeuses pour le monde des adultes qui y voient de l’uniformité alors que, des vêtements aux goûts musicaux, en passant par le langage ou les loisirs, les milieux sociaux se distinguent clairement. Tout en refusant le misérabilisme ambiant, il faut se rendre compte de ce qu’est la vie quotidienne de centaines de milliers de jeunes en « galère ».

La jeunesse partage des éléments en commun : elle est plus réceptive aux nouveautés, aux nouvelles technologies par exemple ; elle est aussi beaucoup plus souvent marquée par le chômage et la précarité et les jeunes dans leur ensemble subissent massivement la hausse du prix des logements. Mais ce serait un profond contresens de ne pas observer, à l’intérieur de cette jeunesse, des divergences énormes. De l’école à l’emploi, en passant par la santé, les loisirs ou le logement, les jeunes subissent les difficultés ou les avantages liés à leur milieu social.

Pour la jeunesse d’aujourd’hui, c’est moins la situation sociale qui cristallise les tensions - les jeunes Français ne sont pas forcément moins bien lotis que leurs voisins - que les décalages qui existent entre les discours et les actes, comme souvent dans notre pays. Les institutions ne cessent de clamer la nécessité d’aller vers plus d’égalité, de se pencher sur l’avenir de la jeunesse. En pratique, les politiques ne suivent pas.

Pour deux raisons. La première, c’est que les politiques publiques destinées à favoriser le sort des jeunes ne sont pas à la hauteur, loin s’en faut. Les « emplois d’avenir » ont concerné 300 000 jeunes depuis 2013, soit environ 100 000 par an seulement. Du côté des minima sociaux, il aura fallu attendre trente ans après la création du revenu minimum d’insertion pour envisager d’accorder (peut-être, un jour...) ce minimum aux moins de 25 ans. Aucune raison ne justifie de séparer l’âge de la majorité politique de celui de la majorité économique. Si l’on refuse le RSA aux 18-25 ans, alors, pour être cohérent avec cette infantilisation, repoussons le droit de vote ! Les jeunes n’ont aucune raison d’élire un président qui ne les considère pas entièrement comme majeurs. Bien sûr, il faut d’abord des politiques d’emploi pour améliorer la situation des jeunes, mais cela n’autorise pas à abandonner ainsi la jeunesse, contrainte de parfois d’être hébergée par des amis, de retourner chez ses parents ou de vivre à la rue.

La seconde raison est liée à l’analyse de leurs difficultés : la lutte contre la précarité des jeunes nécessite la mise en place de politiques sociales tout court, dans les domaines de la santé, de la culture, des transports en commun, etc. Pas spécialement de politiques destinées aux jeunes adultes.

Prenons deux exemples. La majorité actuelle abandonne une action déterminée en matière de logement au profit d’instruments fiscaux qui profitent qu’aux héritiers des couches favorisées (par exemple, le dispositif dit « Pinel »). C’est un reniement des classes populaires et au premier chef des jeunes peu favorisés. On peut aujourd’hui défiscaliser pour louer ensuite à ses propres enfants ! C’est cela, le changement ? Pourquoi ? Parce que les lobbys des promoteurs immobiliers a bien plus de poids politique que celui des CAP en maçonnerie.

L’abandon de la réforme de l’école sous la pression des milieux sur-diplômés (autant de droite que de gauche) est du même ordre (lire notre article). Les différentes mesures prises dans le domaine de l’éducation depuis 2012, de la maternelle au collège, vont dans la bonne direction mais restent homéopathiques quand on songe au défi de la modernisation de l’école française. Depuis les années 1970, l’école a été massifiée sans être modernisée. Frénésie de notation, académisme scolaire, classes surchargées, domination de la filière scientifique, inégalités massives de financement des filières de l’enseignement supérieur : sur l’essentiel, rien n’aura changé.

Sans exagérer le phénomène (non, l’école n’amplifie pas les inégalités ! [3]), la plupart des enquêtes montrent que l’école française chouchoute les enfants d’une minorité diplômée, que l’égalité des chances à l’école est une vaste hypocrisie. Une bourgeoisie bardée de titres scolaires (tout en s’insurgeant parfois du niveau de vie   des super-riches) défend bec et ongles ses privilèges sous couvert de méritocratie et d’« élitisme républicain » qui n’est autre qu’un élitisme social déguisé. Aucun élu n’a le courage politique d’affronter sérieusement ce lobby influent médiatiquement et obsédé par la place du latin et les méthodes de lecture.

L’hypocrisie de notre pays face à ses jeunes est une insulte à nos valeurs républicaines. Cette violence explique leur exaspération, bien au-delà des quartiers les plus défavorisés où la tension existe depuis longtemps. Elle est une raison de leur attirance pour des partis qui leur présentent des boucs-émissaires facilement désignés. L’ampleur du vote FN chez les jeunes (un tiers des votants aux dernières élections régionales) est inédite quand, traditionnellement, ceux-ci votent pour les partis progressistes. Des verrous ont sauté et cela prépare un avenir sombre à notre démocratie si rien n’est fait.

Il existe deux solutions pour essayer de régler le problème. Soit les générations plus âgées cessent d’entretenir de faux espoirs et assument un discours adapté à leurs actes : davantage de flexibilité et de concurrence, quel que soit le prix social à payer. Mettre fin à des illusions éviterait bien des désillusions. En clair : « Jeunes, débrouillez-vous ». C’est la voie du social-libéralisme actuel, qui voit dans chaque jeune de milieu populaire un chauffeur de taxi Uber [4]et au final un millionnaire en puissance, pour peu qu’il n’attende pas tout de la société. Soit les générations au pouvoir croient encore au progrès social, à la solidarité et à la lutte contre les inégalités et mettent en place des politiques sociales qui répondent aux besoins concrets des jeunes et, au-delà, de l’ensemble de la population. De la réforme fiscale à celle de l’enseignement, en passant par le logement, la santé, la culture ou les loisirs, les pistes à suivre sont nombreuses [5]. Mais elles nécessitent d’autres valeurs et une autre forme de courage politique que celles qui nous gouvernent actuellement pour affronter le pouvoir des groupes sociaux dominants et réduire les écarts entre milieux sociaux, des jeunes comme des autres.

Louis Maurin

Photo / © Fotolia

Notes

[1Entretien avec Anne-Marie Métailé, repris in Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, ed. de Minuit, 1984.

[2Christian Baudelot et Roger Establet Christian Baudelot et Roger Establet, « Une jeunesse en panne d’avenir », in Daniel Cohen (dir.), Une jeunesse difficile, ed. de la rue d’Ulm, 2007.

[3Pour le comprendre il suffit d’imaginer la situation sans service public de l’éducation.

[4En fait, ce n’est pas très nouveau, c’était déjà la solution préconisée par le premier ministre Raymond Barre en 1978.

[5Voir Que faire contre les inégalités ? 30 experts s’engagent, Observatoire des inégalités, juin 2016.

Date de rédaction le 10 octobre 2016

Dernière révision le 20 octobre 2016

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