Hétérosexualité/homosexualité : « passer de la question du droit à la question des normes », entretien avec Sébastien Chauvin, sociologue.

15 décembre 2016 - Le mariage pour tous constitue une avancée réelle pour l’égalité des droits entre hétérosexuels et homosexuels. Le combat à venir est un combat contre l’institution de l’hétérosexualité comme norme de référence. Entretien avec Sébastien Chauvin, sociologue au Centre en études Genre de l’université de Lausanne.


Comment et où se manifeste le rejet de l’homosexualité dans la société ?

La violence à l’égard des homosexuels peut s’exercer dans la rue et dans le cercle privé. Elle peut aller de l’insulte à la violence physique, à l’expulsion des adolescents du domicile familial, par exemple. Mais il y a aussi des violences plus symboliques. C’est le cas par exemple des inégalités en termes de droits, ainsi que le montrent les débats actuels sur l’adoption, la procréation médicalement assistée [1] ou la gestation pour autrui [2]. En fait, il y a autant de formes d’homophobie que d’aspects de l’homosexualité qu’il est possible de rejeter. Ces formes de rejet ne se recoupent d’ailleurs pas nécessairement. Par exemple, on peut accepter les gays masculins et les lesbiennes féminines, mais rejeter les personnes présentant une expression atypique de genre, comme des traits associés à l’autre sexe (une femme masculine, un homme féminin), qui peuvent parfaitement être hétérosexuelles.
D’autres formes d’homophobie au contraire peuvent se montrer tolérantes avec les écarts sur le plan du genre (celle des « folles » par exemple) puisque cette forme de visibilité permet un contraste clair avec l’identité des « normaux ». Mais les mêmes pourront éprouver une peur panique à l’idée d’amour ou de sexualité entre deux hommes masculins, plus menaçante en un sens (au contraire de la sexualité entre deux femmes, que l’imaginaire patriarcal réduit souvent à une simple extension ludique de l’hétérosexualité).

Quelle évolution en matière d’acceptation de l’homosexualité ?

Avec Arnaud Lerch dans notre Sociologie de l’homosexualité [3], nous avons parlé de « banalisation ». Le fait d’accéder à une certaine égalité des droits ne veut pas dire qu’on va faire comme tout le monde mais plutôt que les modes de vie possibles en tant que gay ou lesbienne sont progressivement reconnus dans leur diversité. Aujourd’hui, les homosexuel.le.s sont à la fois plus visibles mais moins exposé.e.s, ils et elles ont le droit à une vie privée. Quand on est stigmatisé, au contraire, on est plus exposé et réduit à sa sexualité, on n’a pas de vie privée.

N’y a-t-il pas un changement sur le regard que porte la société sur les homosexuels ?

Oui, bien sûr, il y a une plus grande visibilité gay et lesbienne aujourd’hui, et même transsexuelle. Mais parfois, c’est dans les sociétés les plus égalitaires que les opposants sont les plus violents. Même s’il ne s’agit surtout pas de minimiser le retour de bâton conservateur actuel, il ne faut pas que ça soit l’arbre qui cache la forêt. Il faut désormais aller manifester pour réclamer l’inégalité, alors que celle-ci allait auparavant de soi, elle était du côté du bon sens. Aujourd’hui, comme le suggère Eric Fassin [4] , le bon sens a en partie changé de camp : il est important de reconnaître cette victoire. La force des stéréotypes de genre anciens était qu’ils allaient sans dire. Or, il est difficile de chercher à restaurer bruyamment des stéréotypes sans trahir le fait qu’ils ne sont que cela, des stéréotypes ! Les normes de genre vont moins bien en les disant…
De même, les détracteurs de la soi-disant « théorie du genre » [5] ne peuvent s’attaquer au concept de genre sans le rendre célèbre, et avec lui diffuser la portée critique qu’il enferme. Cela n’a pas raté… les études sur le genre n’ont jamais été aussi populaires à l’université, dans la recherche, dans les médias et au-delà.

Le mariage homosexuel est désormais légal en France, il est très peu probable qu’un changement de majorité ne revienne sur la loi. Mais que faire ensuite ? Que fait-on à l’école notamment ?

L’un des combats à venir consiste à passer de la question de l’égalité des droits à la question des normes sociales, celles de ce qu’on appelle l’ « hétéronormativité », c’est-à-dire le fait de supposer que tout le monde est automatiquement hétérosexuel sauf mention contraire. Comment former les éducateurs, les éducatrices et puis les familles à ne pas se comporter avec les enfants et les adolescents comme si garçons et filles devaient automatiquement devenir hétérosexuel.le.s sauf exception ? C’est à travers les pratiques qu’on peut changer les choses, par exemple en disant à son enfant « Tu nous ramèneras qui tu veux »… et non pas simplement en prônant sa « tolérance » pour des personnes « bizarres » dont on espère par ailleurs que son fils ou sa fille n’en fera pas partie.

Propos recueillis par Morgane Lecomble et Nina Schmidt.

Notes

[1Procréation médicalement assistée (PMA) : intervention de la médecine pour les couples qui ont des difficultés à concevoir un enfant. Elle est actuellement réservée en France aux couples hétérosexuels.

[2Gestation pour autrui (GPA) : désigne le recours à une mère porteuse pour avoir un enfant. Cette pratique est actuellement interdite en France.

[3Sébastien Chauvin, Arnaud Lerch, Sociologie de l’homosexualité, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2013.

[4Sociologue et professeur de sciences politiques à l’université Paris 8, Eric Fassin est connu pour ses travaux sur la politisation des questions sexuelles et raciales en France, il a notamment écrit plusieurs ouvrages sur l’homosexualité.

[5Expression des opposants au mariage pour tous (mouvement de la Manif pour tous) qui renvoie aux « gender studies », courant d’études universitaires sur le genre, nées aux Etats-Unis dans les années 1960 qui avaient pour propos d’étudier la manière dont la société attribue des rôles à chaque sexe.

Date de rédaction le 15 décembre 2016

Dernière révision le 31 janvier 2017

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