Prendre (enfin) en compte le malaise des classes populaires et moyennes

14 février 2017 - Les politiques publiques doivent d’urgence répondre au malaise des classes populaires et moyennes. En agissant sur deux grands leviers : réformer l’école et s’attaquer au poids des hiérarchies dans le monde du travail. Par Valérie Schneider de l’Observatoire des inégalités.


Les beaux discours des catégories dirigeantes et culturellement privilégiées ne dupent pas les moins favorisés. Ces derniers demandent des actions concrètes et visibles pour, enfin, améliorer leur situation, à l’école et au travail notamment. Faire en sorte que le décalage entre ces catégories et celles du haut de la hiérarchie ne se creuse pas davantage est une urgence à l’aune d’une campagne électorale qui ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices en matière de lutte contre ces inégalités. Permettre aux enfants des classes populaires et moyennes [1] de réussir à l’école est le premier levier à actionner pour réduire les inégalités avec les catégories plus favorisées, écarts qui entretiennent un sentiment d’être laissé pour compte. Alors que l’entrée dans le monde du travail nécessite de plus en plus de faire valoir un diplôme, dès les petites classes, une partie des enfants des catégories populaires décrochent. A la rentrée 2015, un peu plus d’un enfant d’ouvrier sur dix et 9 % d’enfants d’employés accusaient déjà un retard dans leur cursus scolaire à leur entrée en sixième, contre 3 % des enfants de cadres, selon le ministère de l’Education [2]. Au collège, les enfants d’ouvriers et d’employés représentent 58 % des élèves des sections d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa) qui accueillent les élèves présentant des difficultés scolaires « graves et durables ». Les enfants de cadres supérieurs ne sont que 2 % à intégrer ces classes. Les écarts se creusent encore davantage quand on s’élève dans les études. Seulement 34 % d’enfants d’ouvriers et six de professions intermédiaires sur dix, obtiennent un bac général, alors que près de 80 % des enfants de cadres et de professions intellectuelles supérieures ont en poche ce diplôme. Toujours selon le ministère de l’Education [3], ceux dont les parents sont ouvriers détiennent plus souvent un bac professionnel (44 % contre 9 % des enfants de cadres) qui mène vers des études plus courtes et surtout à des secteurs d’emploi peu rémunérateurs.

Plus on dispose d’un diplôme élevé, et tout particulièrement s’il est obtenu dans des filières sélectives, plus l’insertion professionnelle est facilitée permettant d’accéder à des postes à responsabilités et à des salaires élevés. Parmi ceux qui ont la possibilité de suivre des études supérieures, peu sont issus des catégories populaires et moyennes. Ceux-là ont déjà déserté le système scolaire et sont au chômage ou occupent des emplois précaires. L’école, si elle ne reproduit pas elle-même les inégalités sociales, ne donne pas les mêmes chances de réussite aux enfants des classes modestes. Leur environnement social ne peut pas être modifié par un coup de baguette magique. Les ressources économiques, le niveau de diplôme de leurs parents notamment, ne leur permettent pas de s’adapter au mieux à une école faite et pensée par et pour les catégories nanties culturellement. Si l’on veut la réussite de tous, c’est la manière d’enseigner ainsi que les contenus scolaires qui doivent être modifiés afin qu’ils soient aussi accessibles aux enfants qui n’ont pas tous les atouts requis au départ.

Donner des perspectives d’avenir social

L’ascenseur social fonctionne aujourd’hui moins bien que pendant les années de fort développement économique des Trente Glorieuses. Aujourd’hui, trois quarts des enfants des classes populaires restent dans la même position sociale que leurs pères. C’est moins que dans les années 1980 mais, compte tenu de l’élévation du niveau d’éducation de tous les enfants (dont ceux d’ouvriers et d’employés), ils ressentent, à juste titre, le sentiment que l’ascenseur social est bloqué pour eux. D’autant qu’à l’autre bout de l’échelle, les enfants de cadres voient, quant à eux, augmenter leur probabilité de devenir cadres, comme leurs pères. « Ces destins si contrastés en fonction de l’origine sociale soulignent que la société française, de ce point de vue, demeure une société de classes dans laquelle il existe des univers de vie très différents, qui ne préparent pas du tout aux mêmes trajectoires, contrairement à l’idéologie du mérite, de plus en plus pesante, selon laquelle « quand on veut, on peut » » souligne Camille Peugny, sociologue [4]. Permettre aux enfants des classes populaires et moyennes d’accéder à des diplômes reconnus dans le monde du travail est un levier primordial pour leur donner le maximum de chances de pouvoir « faire mieux » que leurs pères en termes de position sociale et donc, au final, de revenus et de conditions de vie.

Mais ce n’est pas suffisant. La formation professionnelle tout au long de la vie devrait permettre aussi aux ouvriers, aux employés et aux professions intermédiaires de continuer à se former, d’accéder à des diplômes et à des qualifications supérieurs pour espérer pouvoir évoluer dans le monde du travail et améliorer leur position sociale. Mais là encore, le bât blesse. 68 % des cadres supérieurs bénéficient d’une formation professionnelle contre seulement 37 % des ouvriers et 43 % des employés [5]. La possibilité de monter dans la hiérarchie sociale est, dans les faits, plus limitée pour les catégories défavorisées que pour celles qui sont déjà avantagées dans le monde du travail. Une situation paradoxale qui ne peut que renforcer le ressentiment des classes populaires et moyennes.

Le grand non-dit des conditions de travail

A côté de cette réforme scolaire, le second levier sur lequel devraient agir les pouvoirs publics est la réforme du marché du travail. Non pour le flexibiliser encore plus, comme le veut aujourd’hui la droite et une partie de la gauche dite « moderne », mais pour réduire les contraintes qui pèsent sur les « masses laborieuses ». Même quand elles ont un emploi, les catégories sociales ne sont pas toutes logées à la même enseigne. Outre les écarts de salaires, les inégalités en matière de conditions de travail sont sources de frustration et d’incompréhension pour les plus mal lotis. La réalité du monde du travail est à des années-lumière du portrait à l’eau de rose qu’on nous en fait le plus souvent.

Plutôt que de vanter les mérites de l’« ubérisation » ou du « tous indépendants », il faudrait réfléchir concrètement à une meilleure organisation du travail et aux réformes possibles. Il est urgent de repenser les formes d’emplois dans les secteurs de l’industrie et des services, principalement occupés par les catégories populaires et moyennes. Dans ces secteurs, notamment ceux en déclin, il faut faire en sorte que les compétences de ces catégories de salariés soient reconsidérées à l’occasion, par exemple, de formations qualifiantes adaptées à des pans de l’économie davantage porteurs en termes d’emplois. La loi Travail adoptée en juillet 2016 va dans le bon sens quand elle donne aux salariés non qualifiés plus d’heures de formation (400 heures contre 150 heures pour les autres) dans le cadre du compte personnel d’activité. Mais encore faudrait-il définir quelles sont les qualifications vers lesquelles ces personnes doivent se tourner pour espérer pouvoir les mettre en œuvre concrètement sur le marché du travail. Et surtout, les salariés sans qualification doivent être soutenus et accompagnés pour s’y retrouver dans les méandres de l’organisation de ces formations, une fois ciblées.

Dans le contexte actuel de manque d’emplois et/ou de qualifications inadaptées ou absentes, faire tomber les barrières des échelons, des grades, au sein des entreprises privées, comme dans la fonction publique, s’avère être essentiel pour un meilleur partage du travail. On touche là le cœur des inégalités. Les frontières qui existent entre les catégories de salariés dues aux diplômes, aux grilles indiciaires, à l’existence de statuts particuliers comme celui des cadres par exemple, empêchent les reconversions et limitent les progressions. Ce sont encore les catégories les moins favorisées qui pâtissent de ces freins établis par les plus favorisés dans leur intérêt. Le gouvernement devrait s’emparer de ces questions et initier rapidement des solutions concrètes pour faciliter la fluidité des salariés dans l’entreprise, comme dans la fonction publique.

De plus, que ce soit en termes d’autonomie, de rythmes, d’environnement de travail, les écarts sont énormes entre les catégories sociales. Comment se sentir bien dans son travail quand on est employé de commerce et que l’on travaille le dimanche (ils sont près de 50 % à être dans ce cas) pendant que 70 % des cadres profitent de cette journée libérée pour être en famille ou vaquer à leurs loisirs ? Comment être serein quand on ne connaît pas ses heures de travail d’un jour à l’autre, quand on cumule des contrats renouvelables d’une semaine à l’autre ? Quelle idée se font du monde du travail les 65 % d’ouvriers non qualifiés qui connaissent des contraintes physiques [6] ? Plus des deux tiers des ouvriers, près de la moitié des employés, un tiers des professions intermédiaires doivent porter ou déplacer des charges lourdes, contre 13 % des cadres. 60 % des professions intermédiaires, employés et ouvriers subissent des nuisances sonores au travail. C’est le cas pour 6 % de cadres. Les classes populaires et moyennes sont celles qui cumulent le plus tous ces désavantages.

Beaucoup reste à faire pour harmoniser le plus possible les conditions de travail entre les catégories socioprofessionnelles. Certes, le statut d’emploi et le secteur d’activité déterminent des conditions particulières de travail, mais les classes populaires et moyennes - les exécutants - sont moins bien loties que les catégories plus favorisées - les donneurs d’ordre - et ces écarts ne se justifient pas aisément. Se débarrasser du travail pénible est la tâche la plus urgente. Réfléchir à une autre organisation du travail est prioritaire. D’abord, reconnaître l’usure physique : faire en sorte que ceux qui travaillent dans des conditions pénibles obtiennent de vraies compensations, financières sous forme de primes, en matière d’aménagement de leurs horaires, de jours de congés supplémentaires. Le compte pénibilité qui a été mis en place permet effectivement de mieux connaître les salariés les plus exposés et il leur donne la possibilité notamment de partir à la retraite plus tôt, mais il ne s’agit là que de « légères » compensations et non pas d’améliorations réelles des conditions de travail. Parallèlement, il faut aussi mettre en place des sanctions particulières pour les employeurs qui n’agissent pas pour changer les conditions de travail les plus pénibles de leurs salariés. Ensuite, faire en sorte que les conditions de travail les plus difficiles ne le soient plus non pas par des aménagements au cas par cas mais bien par de grandes réformes qui touchent tous les postes concernés. Il est vrai que le déclin de l’industrie permet par la force des choses d’aller dans ce sens en supprimant les emplois les plus pénibles, mais plus souvent au prix du chômage et non pas d’une amélioration des conditions du travail. Les ouvriers qui peuvent se reclasser dans le secteur des services ou du commerce, par exemple, ne connaissent pas toujours un meilleur environnement. Là aussi, la pression, la flexibilité ou encore le contrôle sont de mise.

A l’école comme au travail, les classes populaires et moyennes sont de plus en plus exclues du progrès. Une partie d’entre elles est reléguée dans les quartiers les plus difficiles de l’habitat social ou loin du cœur des villes. Pendant que la fourmi s’use au travail, la cigale, bourgeoise économique et culturelle des centres-villes, à l’abri des effets de la crise économique, vante les bienfaits de l’école d’hier, chante les atouts de la « flexibilité », de la « désynchronisation des temps », de « l’augmentation du temps de travail » ... pour les autres. Le problème, c’est que la fourmi n’en peut plus d’entendre chanter faux et de ne pas être écoutée depuis aussi longtemps et, logiquement, elle s’insurge de plus en plus. Elle pourrait bien avoir envie de renverser la table.

Valérie Schneider

Photo / © maxhalanski - Fotolia.com

Notes

[1Classes moyennes : celles qui touchent 1 600 euros mensuels par personne et non pas 3 000 euros comme présentées dans les médias à tort.

[2Repères et références statistiques 2016, ministère de l’Education.

[3Le niveau d’études selon le milieu social, « L’état de l’école 2016 », ministère de l’Education.

[6Rester longtemps debout, dans une posture pénible, effectuer des déplacements à pied longs ou fréquents, devoir porter ou déplacer des charges lourdes, subir des secousses ou des vibrations.

Date de rédaction le 14 février 2017

Dernière révision le 16 février 2017

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