Revenus, niveau de vie, patrimoine


Neuf millions de pauvres, un chiffre exagéré

20 octobre 2016 - La France compte 8,8 millions de pauvres, selon le seuil de pauvreté utilisé par l’Insee. Une approche discutable du phénomène. Le point de vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.


La France compte 8,8 millions de pauvres selon les données 2014 de l’Insee. Comment est-ce possible, dans l’un des pays les plus riches au monde ? A quoi correspondent ces chiffres que tout le monde utilise sans se préoccuper de la méthode de calcul, pourtant centrale ?

Jusqu’en 2008, le seuil de pauvreté le plus souvent utilisé était équivalent à la moitié du revenu médian  , revenu qui partage en deux la population, autant gagne davantage, autant gagne moins. Depuis 2008, l’Insee utilise la définition européenne de la pauvreté, c’est-à-dire le seuil à 60 % du revenu médian. Ce saut de 50 à 60 % change tout : il fait augmenter le seuil de pauvreté mensuel de 840 à 1 008 euros (pour une personne seule), le nombre de personnes concernées de 5 à 8,8 millions et le taux de 8,1 à 14,1 %

Afficher un chiffre élevé de pauvres permet de frapper les consciences et d’appeler à la solidarité. La statistique joue un rôle important dans le débat public et peut influencer les politiques mises en œuvre, dans un pays où la misère côtoie la grande richesse. Cette pratique est pourtant risquée. Pour le comprendre, il faut entrer dans la machine à calculer de la pauvreté, ce que personne ne fait jamais.

Le seuil de pauvreté désormais utilisé est équivalent à 60 % du revenu médian. Ce revenu est de 1 680 euros mensuels pour un célibataire. Le seuil est donc de 1 008 euros pour une personne seule (60 % de 1 680 euros). En-dessous de ce seuil, une personne est considérée comme pauvre. Selon l’Insee, ce même seuil est de 1 512 euros pour un couple sans enfant et de 2 116 euros pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans. A ces niveaux de vie  , on se situe pourtant au double du revenu de solidarité active (535 euros pour une personne seule, 803 euros pour un couple sans enfant, 1 124 euros avec deux enfants). En définitive, le seuil de pauvreté à 60 % prend en compte des situations sociales très diversifiées, qui vont de ce que l’on appelait il y a quelques années le « quart monde » aux milieux sociaux très modestes.

Effets pervers

A force d’élargir le concept de pauvreté, celui-ci change de sens. Ce qui a deux effets pervers. Premièrement, il attise les discours qui relativisent l’importance du phénomène : « Si le pauvre est celui qui vit dans un HLM, qui a sa télé, son portable et les aides sociales, alors est-ce vraiment inquiétant ? ». Un discours répandu notamment parmi les catégories modestes et les personnes âgées qui ont connu des périodes où les revenus étaient beaucoup moins élevés : le seuil de pauvreté en 2014 équivaut – une fois l’inflation déduite – au revenu médian des années 1970. Les pauvres d’aujourd’hui qui se situent au niveau du seuil disposent donc quasiment du niveau de vie   des classes moyennes de cette époque. Deuxièmement, cette conception élargie de la pauvreté alimente la critique du modèle social français. Comment se fait-il qu’on en soit là alors que l’Etat dépense autant ? De quoi changer de perspective : « Si les pauvres en sont là, c’est qu’ils n’ont pas fait ce qu’il fallait et que la société, à force d’aides, ne les « incite » pas assez à reprendre le travail ».

Au final, une conception extensive de la pauvreté risque de se retourner contre tous ceux qui luttent sur le terrain pour améliorer la situation des plus démunis, et qui sont choqués par la situation actuelle. Plutôt que de multiplier les instruments destinés à réduire les effets de la pauvreté, un débat mériterait d’être mené sur la réalité de la pauvreté aujourd’hui.

Etre pauvre, c’est quoi ?

Concrètement, être pauvre aujourd’hui, c’est manquer de quoi ? En France, 6 % des ménages ne peuvent maintenir leur logement à bonne température, 17 % ont un logement bruyant et un tiers ne peut pas se payer une semaine de vacances au moins une fois dans l’année (données 2012)… Il faut aussi considérer les coûts du logement : avec 1 008 euros, on ne vit pas de la même façon à Paris qu’à Aurillac. Enfin, on pourrait s’interroger sur la pauvreté scolaire. Le système éducatif français reproduit largement les inégalités scolaires selon les milieux sociaux. Contrairement au discours ambiant, le nombre de ceux qui sortent sans qualification se réduit nettement [1], mais les exigences de nos sociétés s’accroissent. La défense d’un système académique et élitiste dès les petites classes se fait aux dépens des couches sociales les moins scolairement favorisées.

Du point de vue des revenus stricto-sensu, il faudrait distinguer la population pauvre des catégories les plus modestes. Derrière ce débat sur le seuil de pauvreté se profile en fait une façon de comprendre la réalité sociale. Il en est de même avec les inégalités, les travailleurs pauvres ou la fracture sociale en général, que certains voient « exploser » en France. Exagérer un phénomène, quels que soient les bon sentiments qui y conduisent, n’aide pas à le résoudre. Pire, cela peut entraîner l’effet inverse.

Définir les différentes formes de pauvreté n’est pas une façon de minimiser le phénomène en se concentrant sur une petite frange d’exclus qui vivraient en marge de notre société, mais de mieux décrire notre société [2]. Au seuil à 50 % du niveau de vie médian - seuil plus restrictif mais sans doute plus conforme à la réalité sociale de la pauvreté - notre pays compte déjà près de 5 millions de pauvres. Le ralentissement économique actuel grossit les rangs des chômeurs, et à terme, le nombre de personnes démunies, ce qui va amplifier encore les difficultés pour ces populations pour qui il y a urgence à agir.

Evolution du nombre de personnes pauvres
Unité : milliers
Seuil à 40 %
Seuil à 50 %
Seuil à 60 %
1970-5 9758 836
1975-5 3848 678
1979-4 5497 641
1984-4 3447 422
1990-3 9418 035
19962 1964 7408 366
19972 1734 6238 229
19981 8374 4478 060
19991 7064 2997 932
20001 7454 3558 025
20011 6734 1747 944
20021 5063 9367 682
20031 6594 2687 765
20041 6274 0867 569
20052 0834 4607 953
20062 0334 3788 015
20072 0214 4718 222
20082 0764 4628 023
20092 1894 6978 360
2010 2 2944 9458 804
20112 3655 1249 013
20122 4745 2458 824
20132 1524 9538 648
20142 2695 0328 770
Données non disponibles de 1970 à 1990 et en 2014 pour le seuil à 40 %. Données recalculées pour tenir compte des modifications méthodologiques de l'Insee. France métropolitaine.
Source : Insee - © Observatoire des inégalités

Voir aussi :

Photo / © pucci raf - Fotolia.com

Notes

[1Voir notre article « De moins en moins de jeunes sans diplôme ».

[2Au passage, le reflet inversé de cette situation est une conception restrictive de la richesse aux 1 % les plus aisés (lire « Riches, pauvres et classes moyennes : comment se situer ? ») qui a permis ces dernières années d’intégrer les couches favorisées aux « classes moyennes » (dites « supérieures ») pour les faire bénéficier des allègements d’impôts.

Date de rédaction le 30 août 2011

Dernière révision le 24 octobre 2016

© Tous droits réservés - Observatoire des inégalités - (voir les modalités des droits de reproduction)

Soutenir l'Observatoire des inégalités

Sur le même sujet

24 février 2017
Dans leur immense majorité, les Français restent solidaires des plus pauvres et soutiennent les politiques sociales. La stigmatisation des « assistés », la « fin de la compassion » ou la « pauvrophobie » ne sont le fait que d’une minorité. Une analyse du Centre d’Observation de la société.

Sur le même sujet

Inégalités : le débat n’a toujours pas eu lieu

23 mai 2017
Le sentiment d’injustice croît dans notre pays. Pourtant, le débat politique ne peut se résumer à l’alternative proposée par les deux finalistes de l’élection présidentielle : protection identitaire dans un camp, libéralisme individualiste dans l’autre. Le point de vue de Patrick Savidan, professeur de philosophie politique et président de l’Observatoire des inégalités. Extrait du quotidien (...)

Sans une politique de cohésion sociale, aucune réforme fiscale ne sera acceptée

28 avril 2017
Le consentement à l’impôt s’érode en France, non pas tant en raison du niveau de taxation que du sentiment de « payer pour les autres » engendré par la complexité du système, estime Raul Sampognaro, économiste à l’OFCE. Extrait du quotidien Le Monde.

Changeons les règles du jeu

25 avril 2017
Retard scolaire des élèves de milieux modestes, discriminations dans l’accès au logement, salaires plus faibles des femmes : il est temps de changer les règles du jeu. Tel est le message du film réalisé par l’agence Herezie pour l’Observatoire des inégalités. À partager massivement.

Soutenez le deuxième rapport sur les inégalités en France

11 avril 2017
Premier objectif atteint : nous avons réuni la somme de 10 000 euros, merci à tous ceux qui ont contribué. Deuxième objectif : 15 000 euros. Pour nous permettre d’augmenter la diffusion du rapport et de réaliser des infographies sur les principaux indicateurs. Nous comptons sur vous.

« Les tensions de notre société naissent dans le refus de voir la situation de domination des catégories aisées ». Entretien avec Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités

5 avril 2017
Les diplômés ont-ils pris en otage le discours sur les inégalités au détriment des classes populaires ? Entretien avec Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Extrait de Slate.fr.

FERMER