Rentrée scolaire : où en est-on des inégalités à l’école ?

2 septembre 2013 - L’école française, pourtant performante, demeure marquée par de fortes inégalités. Pour mieux comprendre où en est le système éducatif français en matière d’inégalités, l’Observatoire des inégalités propose une synthèse et une sélection de données chiffrées et d’analyses.


La rentrée scolaire 2013 est marquée par la mise en place de la loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République, votée le 8 juillet dernier. L’entrée en application de cette loi a pour objectif énoncé par le ministre de l’éducation nationale de « permettre aux élèves de mieux apprendre, pour qu’ils puissent tous réussir, et former les citoyens de demain ». Les mesures mises en place permettront-elles de lutter contre les inégalités toujours présentes à l’école ? (voir le détail des mesures sur le site du ministère). L’accent particulier mis sur l’école primaire est en soi un bon signe car c’est là que les écarts entre les enfants de milieux favorisés et ceux de milieux populaires commencent à se creuser. Il en découle des parcours et des réussites scolaires différenciés selon l’origine sociale. Le décrochage scolaire, les inégalités entre les filles et les garçons, la réussite éducative, font aussi partie des chantiers de cette loi, mais elle ne dit rien, par exemple, de la carte scolaire.

Surtout, la nouvelle loi ne porte pas sur l’essentiel des difficultés françaises : la pédagogie, le contenu et les méthodes d’enseignement. Bref, la manière d’enseigner. Pourtant, l’école française doit se réformer dans son ensemble pour lutter contre les inégalités scolaires : revoir les savoirs trop académiques qu’elle dispense, valoriser les savoirs professionnels et techniques, reconsidérer son système d’évaluation permanente, s’adapter à chaque élève quels que son milieu social et non plus fonctionner pour ceux déjà favorisés. Une réforme de fond doit être engagée.

« Il nous reste beaucoup à faire pour réformer l’école », reconnaît le ministre lui-même dans les colonnes du quotidien Le Progrès [1]. La refonte des programmes et l’évolution des pratiques pédagogiques sont, selon lui, ses prochains chantiers : « il faut changer les pratiques pédagogiques en garantissant la même exigence. Des décisions seront prises dans l’année. », indique-t-il. Un travail de longue haleine, qui risque notamment de se heurter aux lobbys des différentes disciplines, chacun campant sur ses horaires. Il faudra attendre - au minimum - la rentrée 2015 pour voir une modifications des contenus des programmes. Et encore, sans le soutien des parents et des enseignants, il n’est pas dit que cette réforme aboutisse un jour.

L’école : état des lieux

L’école n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était dans les années 1950. Elle n’est plus réservée à une élite et toutes les catégories sociales ont bénéficié de l’élévation du niveau d’éducation, grâce à un effort national sans précédent en faveur de l’acquisition du savoir pour tous des années 1950 à la fin des années 1980. Pourtant, les chances de réussite ne sont pas les mêmes selon qu’on est issu d’une famille d’ouvriers ou de cadres supérieurs.

Les premiers seraient-ils moins « capables » que les seconds ? Moins « intelligents » ? Chaque enfant bénéficie en théorie dès l’entrée en maternelle peu ou prou des mêmes structures, des mêmes enseignements, etc. Mais l’école est loin d’être socialement neutre. Les programmes valorisent la culture des catégories socialement favorisées : la culture générale, la maîtrise d’un savoir mathématique théorique et de la langue française. A partir du collège en particulier, le système très académique défavorise ceux qui peinent à entrer dans le moule. Les évaluations à répétition dévalorisent et contribuent à l’échec des plus faibles. Le travail demandé hors temps scolaire est important et profite à ceux qui disposent d’un soutien à domicile (des parents ou par le biais de cours privés). Au bout du compte, la France est l’un des pays où le milieu social influence le plus le niveau scolaire (voir notre article France, le pays où le milieu social influe le plus sur le niveau scolaire).

Deux phénomènes sont à l’œuvre :

1- Une forte élévation du niveau d’éducation

Sur une longue période, le niveau global d’éducation s’accroît (voir notre article : Le niveau de diplôme des Français) et le nombre d’élèves qui sortent du système scolaire sans qualification diminue : en 1975, un quart des élèves étaient dans ce cas, contre 5 % aujourd’hui, selon une étude du ministère de l’éducation.

Cette tendance est une évolution majeure de nos sociétés : l’accès au savoir constitue un élément déterminant dans l’émancipation des citoyens. A partir des années 1950, la collectivité a investi massivement dans l’éducation, ce qui a profité aux plus défavorisés. Le taux d’accès au bac s’est élevé pour toutes les catégories sociales. Les catégories populaires et moyennes ont notamment eu progressivement accès au collège et une grande partie au lycée, qui était auparavant réservé à une élite. La moitié des jeunes issus d’une famille ouvrière nés au tout début des années 1980 ont obtenu le baccalauréat, contre 10 % de ceux nés dans les années 1950. Au total, près des deux tiers des générations nées entre 1979 et 1982 ont obtenu le bac, contre un peu plus de 20 % de celles nées vingt années plus tôt.

Obtention du bac selon la catégorie sociale et la génération

Source : ministère de l’Education nationale, l’état de l’école (édition 2010)

2- Mais les inégalités se sont déplacées vers le haut

Le niveau d’éducation s’est élevé pour tous, y compris pour les plus favorisés. Du coup, les inégalités se sont pour partie déplacées plus haut dans le cursus scolaire. La sélection qui se faisait dans les années cinquante en fin d’école primaire s’effectue aujourd’hui en fin de collège. Le ralentissement de l’effort de scolarisation à partir du milieu des années 1990 pénalise les couches sociales les moins favorisées. Si l’on classe les élèves par durée de scolarité, celle-ci a augmenté, au cours de la période 1985-2010, de quatre années pour les 10 % aux scolarités les plus longues, contre 1,3 année pour les 10 % aux scolarités les plus courtes (voir notre article L’allongement inégal des scolarités). Entre 1996 et 2002, les taux d’accès au bac ont même diminué pour les enfants d’employés de services et d’ouvriers non-qualifiés. L’écart de réussite à l’école entre les catégories sociales, et notamment au bac, s’est creusé : en 1996, un enfant d’enseignant avait 8,5 fois plus de chances d’être bachelier qu’un enfant d’employé de service. En 2002, c’était 15,7 fois plus...

Rapport des chances relatives d'avoir le bac
Entre les enfants d'enseignants et ceux des autres catégories sociales
Unité : %, rapport de chances
Taux de bacheliers (en %)
1996
Taux de bacheliers (en %)
2002

Chances relatives d'avoir le bac par rapport aux enf. d'enseig. en 1996
Chances relatives d'avoir le bac par rapport aux enf. d'enseig. en 2002
Agric.70,569,72,74,2
Artis. comm.57,463,54,85,5
Chefs d'entr.74,083,92,31,8
Enseignants86,790,6
Cadres sup.87,787,60,91,4
Prof. interm.74,076,72,32,9
Empl. de bureau59,162,14,55,9
Empl. de comm.55,758,85,26,8
Empl. de service43,438,08,515,7
Ouvriers qualif.50,852,96,38,6
Ouvriers non qualif.42,440,78,914,0
Inactifs29,927,615,325,3
Ens.61,062,94,25,7
Lecture : un enfant d'enseignants a, en 2002, 15,7 fois plus de chances relatives d'avoir le bac qu'un enfant d'employés de service.
Source : calculs de l'Observatoire des inégalités selon les données du ministère de l'Education nationale - © Observatoire des inégalités
Le rapport de chances (« odds ratio » en anglais) calculé dans notre tableau indique combien de fois la probabilité d’avoir le bac des enfants d’enseignants est supérieure à celle des enfants des autres catégories sociales.

On compare entre elles deux probabilités. Prenons un exemple. Si l’on veut calculer le rapport de chances entre les enfants d’enseignants et d’ouvriers non-qualifiés, on procède de la façon suivante :

les enfants d’enseignants sont 90 % à être bacheliers. La probabilité qu’un enfant de cette catégorie soit bachelier est donc de 90 (avoir son bac) divisé par 10 (ne pas l’avoir) = 9. Dit autrement, les enfants d’enseignants ont neuf fois plus de chances d’avoir leur bac que de ne pas l’avoir.

Les enfants d’ouvriers non-qualifiés sont 40 % à obtenir leur bac. La probabilité qu’un enfant de cette catégorie soit bachelier est donc de 40 %(avoir son bac) / 60 % (ne pas l’avoir) = 0,66. Dit autrement, les enfants d’ouvriers non-qualifiés ont 1,5 fois (l’inverse de 0,66) plus de chances (si on peut dire...) de ne pas avoir leur bac que de l’avoir. Le rapport de chances est la division entre les probabilités des deux catégories d’avoir leur bac, soit 9 pour les cadres et 0,66 pour les ouvriers non-qualifiés : 9/0,66 = 15 (non 14 dans le tableau du fait des arrondis).

Pour aller plus loin :

  • Les données principales

De la sixième aux études supérieures : le poids des catégories sociales

L’inégal accès au bac des catégories sociales

L’allongement inégal des scolarités

France, le pays où le milieu social influe le plus sur le niveau scolaire

  • Les analyses

Pourquoi l’école française est-elle si inégalitaire ?

Dépenses d’éducation : la France dépense-t-elle vraiment trop ?

Ecole : comment rendre les notes plus justes. Point de vue de Pierre Merle

Comment redonner de la confiance aux élèves en difficulté ? Analyse de Benoit Galland

« Il faut repenser la façon de faire l’école », entretien avec François Dubet

« Le système d’évaluation joue un rôle essentiel dans les inégalités scolaires », entretien avec André Antibi

Les causes sociales des inégalités à l’école

Photo/ © morane - Fotolia.com

Notes

[1Entretien avec Vincent Peillon, Le Progrès, 26 août 2013.

Date de rédaction le 2 septembre 2013

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