Point de vue

Universités : la justice sociale dans l’autonomie

De nouveau se trouve posée la question de l’autonomie de gestion des universités. Dans un débat qui apparaît de plus en plus tendu, quel regard porter sur la réforme en cours ? Un point de vue de Patrick Savidan, Président de l’Observatoire des inégalités et auteur de Repenser l’égalité des chances (Grasset, 2007).

Publié le 20 novembre 2007

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Dans la contestation présente de la réforme des universités, bon nombre des arguments invoqués contre elle portent à faux. La crise de l’université est patente, profonde, comme en atteste notamment le très fort taux d’échec des étudiants des premiers cycles. Elle n’apporte pas aux milliers de ceux qui s’y engagent chaque année tout ce qu’elle leur doit en termes de formation et de perspectives d’avenir et elle n’est pas non plus en mesure de combattre les inégalités qui s’accroissent parmi les jeunes. Pour espérer mettre un terme à la crise de l’enseignement supérieur en France, il faudra activer bien des leviers et celui de la plus grande prise de responsabilité locale par la voie de l’autonomisation est de ceux-là.

Dire à ce propos que l’autonomie des universités est une mise en cause du service public, c’est faire fausse route : des missions de service public sont évidemment assumées par d’autres instances que les administrations centrales de l’Etat. Dire que la création de fondations susceptibles de soutenir par des fonds privés le développement des universités engage un processus de privatisation, revient à céder à une forme de manichéisme. Le secteur privé n’est pas la source exclusive des maux dont souffre la société et le secteur public ne connaît pas que des réussites (et vice versa). Il faut en finir avec cette manie qui consiste à opposer aussi aveuglément public et privé, que ce soit au profit de l’un ou de l’autre. C’est également un peu court de dire que, par principe, l’autonomie des universités représente un recul sur le plan démocratique. Nous pouvons en effet estimer que ce peut être aussi une manière de rapprocher les lieux de la décision des personnes directement concernées. Pourquoi ne serait-ce pas dès lors une chance pour la communauté universitaire dans son ensemble et, au-delà, pour notre société ?

Les étudiants d’ailleurs le savent bien. Ce qu’ils expriment, pour certains d’entre eux, porte de fait au-delà et en-deçà de l’actuelle réforme. Cette dernière les inquiète parce qu’elle a été votée pendant l’été, à un moment où - même si les syndicats ont pu être consultés - il était pour eux difficile d’en débattre collectivement ; elle préoccupe parce que le gouvernement de Nicolas Sarkozy a pris plusieurs mesures contraires aux intérêts des plus défavorisés : le « paquet fiscal », les franchises médicales, la défiscalisation des heures supplémentaires l’illustrent avec la plus frappante des nettetés ; elle suscite des réserves parce qu’elle reste étroite et ne s’inscrit pas dans un projet d’ensemble pour l’université qui puisse permettre à chaque étudiant de mesurer l’ambition dont elle procèderait à un moment où, précisément, ils prennent de plus en plus conscience des inégalités entre eux, et notamment avec les étudiants des classes préparatoires et des grandes écoles.

Aujourd’hui, le débat entre dans une phase de crispation et l’on ne voit pas quelle issue conforme à l’intérêt de tous celui-ci pourrait finalement produire s’il devait se poursuivre sur ce mode. De fait, il ne s’agit pas seulement de « vaincre des résistances », mais - au-delà - de prendre également au sérieux de simples réticences et de faire le nécessaire pour les apaiser. Pourquoi ainsi ne pas garantir qu’à l’autonomie octroyée correspondront effectivement, dans toutes les universités, de réelles possibilités d’action au service de l’enseignement et de la recherche ? L’éducation a toujours été portée en France par des exigences d’efficacité et de justice sociale que traduit fortement l’idéal d’égalité des chances. Pourquoi ne pas donner des gages dans ce double registre ?

Les mesures à prendre dans une telle perspective ne sont pas particulièrement difficiles à concevoir. Prenons un seul exemple. Nous savons que toutes les universités ne bénéficiant pas des mêmes avantages en termes d’implantation et d’image ne seront pas toutes égales dans leur capacité à mobiliser des fonds privés. Pourquoi ne pas le dire ouvertement et apporter à ce problème une solution qui sache à la fois encourager l’initiative et la créativité, tout en s’assurant qu’un décrochage injuste ne se produise pas entre les universités et entre les formations dispensées sur l’ensemble du territoire ? Imaginons ainsi que les avantages acquis et accumulés par les universités les plus attractives ne puissent être considérés comme justes que dans la mesure où ils bénéficient aussi, pour une part à déterminer, aux universités les plus défavorisées. Ce serait simple et juste. Une fondation pourrait avoir pour vocation de redistribuer, selon un principe de péréquation à définir, la part des fonds ainsi mutualisée. Ce serait en tous les cas un signe fort donné aux étudiants que cette réforme, qui ne peut se faire sans eux, est même, à vrai dire, faite pour eux. Ce serait aussi une manière de montrer qu’il y a bien un réel souci de faire en sorte que la réforme soit juste dans la durée ou, pour le dire autrement, qu’ont été effectivement prises en compte les conditions d’une égalité des chances reproductible dans le temps et sur l’ensemble du territoire.

Si la réforme actuelle ne peut prétendre résoudre tous les problèmes de l’enseignement supérieur, elle introduit néanmoins, sur un certain nombre de dossiers, des améliorations cruciales, notamment par l’accent mis sur le travail nécessaire à accomplir en matière d’orientation et de réussite dans les premiers cycles. Cet engagement institutionnel sera aussi l’occasion, pour une communauté universitaire ouverte sur la société, de s’interroger de manière continue sur les objectifs et la valeur des formations dispensées. Ce sont là des objectifs importants de justice sociale [1].


[1Notons au passage que ça l’est tout particulièrement pour les jeunes femmes qui représentent 59% de la population inscrite à l’université, hors IUT (où elles ne sont que 38%) et hors Ecole d’ingénieur (où elles ne sont que 25%)

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Date de première rédaction le 20 novembre 2007.
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