Analyse

Des générations de plus en plus souvent déclassées

Les diplômes n’ouvrent plus l’accès aux mêmes positions sociales qu’il y a 40 ans. Les jeunes sont de plus en plus diplômés, mais la création d’emplois qualifiés n’a pas suivi. Extrait du Centre d’observation de la société.

Publié le 9 juillet 2026

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Emploi Éducation Catégories sociales Âges Insertion et formation

En 1983, 2,7 % des diplômés de niveau bac [1] en emploi et sortis depuis au moins onze ans du système scolaire occupaient un poste d’ouvrier ou d’employé non qualifié, selon l’Insee. Presque quatre décennies plus tard, en 2023 [2], cette proportion est multipliée par cinq, pour atteindre 14,7 %. Avec le même niveau de diplôme, mais mesuré entre un et quatre ans à partir de la fin de la formation initiale, cette part a été multipliée par trois, de 10,6 % à 33,7 % au cours de la même période. De leur côté, les jeunes de niveau bac + 2 ont de plus en plus de mal à accéder au statut de cadre. La part de ceux qui sont devenus cadres ou professions intermédiaires a baissé de 89,0 % à 65,4 % entre 1983 et 2023 pour ceux qui ont quitté l’école depuis au moins onze ans, et de 76,4 % à 45,1 % pour ceux sortis depuis un à quatre ans.

À 40 années d’intervalle, le même diplôme ne donne plus accès aux mêmes professions : on assiste à un processus de déclassement scolaire. À la sortie de l’école, une partie des jeunes diplômés est de plus en plus souvent contrainte d’occuper des emplois de niveau inférieur à ceux auxquels ils pensaient pouvoir prétendre avec leurs diplômes. La jeunesse doit en rabattre sur ses exigences.

Notre pays a connu jusqu’au milieu des années 1990 un fort allongement des scolarités. Les jeunes générations sont de mieux en mieux formées, mais l’emploi n’a pas suivi. Les postes de travail qualifiés, notamment de cadres supérieurs, se développent mais pas assez vite pour absorber le flux de diplômés. Le chômage des jeunes atteint 20 % dès le milieu des années 1980 et il reste à un niveau élevé depuis, malgré l’amélioration de ces dernières années. Les jeunes aux plus hauts niveaux de diplôme demeurent protégés, mais une partie doit accepter des postes habituellement attribués à des personnes moins qualifiées. Un phénomène de file d’attente se forme ainsi, où les moins qualifiés sont repoussés vers le bas. Les bac + 5 prennent la place des bac + 3, qui prennent la place des bacheliers, etc.

Rupture de série en 2003. Moyenne 2022-2024 pour l'année 2023. Personnes ayant un emploi.
Lecture : 33,7 % des personnes qui travaillent et sont sorties de l'école depuis un à quatre ans avec le bac comme plus haut niveau de diplôme sont ouvriers ou employés non qualifiés sur la période 2022-2024.

Source : Insee – © Observatoire des inégalités

Graphique Données

Rupture de série en 2003. Moyenne 2022-2024 pour l'année 2023. Personnes ayant un emploi.
Lecture : 45,1 % des personnes qui travaillent et sont sorties de l'école depuis un à quatre ans avec un niveau de diplôme bac + 2 sont cadres supérieurs ou professions intermédiaires sur la période 2022-2024.

Source : Insee – © Observatoire des inégalités

Graphique Données

Mobilité descendante

Le déclassement à l’entrée dans le monde du travail n’est pas la seule forme de déclassement. Les carrières elles-mêmes sont devenues plus « flexibles ». La mobilité vers le haut est plus fréquente qu’auparavant en cours de parcours, mais vers le bas aussi.

La deuxième forme de déclassement est « intragénérationnelle » (à l’intérieur d’une génération). Au milieu des années 2000, l’Insee notait : « la mobilité descendante n’est plus un phénomène marginal » [3]. En particulier, passer par la case du chômage oblige souvent à revoir ses prétentions à la baisse en termes de poste de travail. « La proportion des enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures âgés de 30 à 54 ans et ayant connu une mobilité descendante, qui n’était que de 2 % entre 1980 et 1985, est passée à 8 % pour les hommes et à 9 % pour les femmes entre 1998 et 2003 », relevait l’institut.

Des données désormais anciennes, mais il y a malheureusement peu de chances qu’elles aient évolué de manière favorable. Une thèse soutenue en 2022 indiquait que la mobilité en cours de carrière a augmenté entre 1970 et 2015 mais, comme le note l’autrice Marta Veljkovic, « dire cela ne veut pas dire que l’on assiste à une amélioration continue des issues des carrières individuelles, car il faut noter que la plus grande ouverture sociale implique également une hausse de la part des mouvements de mobilité à caractère descendant » [4].

Enfin, une troisième forme de déclassement est dite « intergénérationnelle » : c’est la mobilité sociale vers le bas, ou le fait d’occuper une position sociale inférieure à celle de ses parents. Quand le déclassement des diplômes devient durable, une partie des enfants descendent d’un cran sur l’échelle des positions sociales. L’ascenseur social fonctionne toujours, mais aussi plus souvent en mode descendant, comme l’avait fait remarquer dès la fin des années 2000 le sociologue Camille Peugny [5].

On manque de données récentes à ce sujet. Selon l’Insee, entre 1977 et 2015, la part des fils âgés de 35 à 59 ans occupant une position sociale inférieure à celle de leurs pères a doublé de 7,2 % à 15 %. Remarquons au passage qu’il s’agit de personnes qui avaient au minimum 35 ans [6] en 2015, donc nées au plus tôt en 1980. Pour les générations suivantes, il est possible que cette forme de déclassement soit encore plus importante.

Les trois formes de déclassement, à l’embauche, au cours de la vie professionnelle ou entre générations, alimentent un sentiment d’échec d’autant plus grand que la société valorise le succès professionnel comme élément d’une vie réussie et que la promesse d’égalité des chances est énoncée avec vigueur par les institutions publiques. Ce phénomène a des conséquences sur le regard que portent les jeunes sur la société [7], notamment de ceux qui ont fait tous les efforts possibles pour réussir. La violence du phénomène redouble quand s’ajoute le sentiment, fondé ou non, que ce rejet vient non pas des compétences, mais de discriminations, par exemple sur la couleur de peau. Une partie de la jeunesse a le sentiment de ne pas être entendue et exprime sa rancœur.

À l’avenir, on peut imaginer deux scénarios. Dans le premier, un nouvel équilibre s’installe : la valeur des diplômes diminue et l’on s’attend à avoir moins pour un même titre. Les tensions sont moins grandes. Les vies deviennent plus flexibles, on s’adapte à des parcours faits de réussites et d’échecs, ainsi qu’à l’idée de faire moins bien que ses parents. Une nouvelle société du travail se mettrait en place, plus incertaine, plus flexible. Pour qu’elle soit supportable sur le long terme, il faudrait qu’une « deuxième chance » soit possible, ce qui en France est rarement le cas.

Dans le second scénario, plus optimiste, une reprise des créations d’emplois produirait une amélioration de l’insertion des jeunes à niveau de diplôme donné. On peut noter dans ce sens que la part de jeunes de niveau bac sortis depuis un à quatre ans de l’école et devenus employés ou ouvriers non qualifiés, stagne depuis 2016. Il faudrait que le mouvement soit durable. La période 1997-2001 avait déjà été marquée par une phase positive pour les jeunes récemment sortis du système éducatif, mais les années 2000 ont refroidi les espérances nées à l’époque.

Extrait de « Des générations de plus en plus souvent déclassées », Centre d’observation de la société, 16 avril 2026.

Photo / © CC Buddy AN sur Unsplash


[1Tous bacs confondus.

[2Moyenne des années 2022 à 2024.

[3« Changer de groupe social en cours de carrière », Olivier Monso, Insee Première n° 1112, décembre 2006.

[4Mobilité sociale en cours de carrière et trajectoires de classe. Une contribution à l’étude de la stratification sociale en France entre 1970 et 2015, Marta Veljkovic, Institut d’études politiques de Paris, thèse soutenue le 5 décembre 2022.

[5Le déclassement, Camille Peugny, Grasset, 2009.

[6Pour mesurer la mobilité sociale entre père et fils, on doit observer des personnes insérées depuis une assez longue période dans le monde du travail.

[7Voir l’article « Le sentiment de déclassement s’accroît », Centre d’observation de la société, 25 avril 2023.

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Date de première rédaction le 4 juin 2020.
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