Entretien

« La lutte contre les inégalités est avant tout une question de valeurs ». Entretien avec Anne Brunner de l’Observatoire des inégalités

Où en sont les inégalités dans le monde et en France ? Les inégalités sont-elles une fatalité ? On fait le point dans un entretien avec Anne Brunner par Thibault Lieurade du Mag du Printemps de l’économie.

Publié le 20 juin 2023

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Quel état des lieux peut-on dresser des inégalités aujourd’hui dans le monde ?

Dans notre note récente sur les inégalités de revenus dans le monde, nous relevons notamment que la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit 2,5 milliards d’adultes, vit avec moins de 558 euros par mois en 2021. Cette moitié reçoit environ 8 % de l’ensemble des revenus produits en une année dans le monde. À l’autre bout de l’échelle, les 10 % des plus riches, qui regroupent la population qui touche plus de 3 100 euros par mois, en captent 52 %.

À l’intérieur de ces grandes catégories, il existe aussi des inégalités très importantes puisque, parmi les plus pauvres, le revenu moyen se situe à 233 euros mensuels. De même, le 1 % des plus riches capte 19 % des revenus annuels mondiaux.

Ces inégalités de revenus expliquent en grande partie les écarts de conditions de vie dans le monde que nous tentons également de mesurer. Rappelons simplement que, quand on habite en Afrique, on a une espérance de vie de 60 ans contre 80 ans dans les pays développés, que 15 % des enfants du monde quittent l’école à la fin du primaire ou encore, qu’une personne sur sept sur la planète n’a pas accès à l’électricité.

Quelle est la dynamique de ces inégalités ? Se réduisent-elles ou se creusent-elles ?

Depuis une vingtaine d’années, les inégalités globales tendent à se réduire, avec un point de retournement net observé lors de la crise financière de 2008 qui s’est répercutée notamment sur les revenus des habitants les plus aisés de la planète. En parallèle, l’extrême pauvreté, qui concerne encore 700 millions de personnes dans le monde vivant avec moins de 1,90 dollar par jour, a été divisée par quatre. Une tendance de fond se dessine en Chine et en Asie du Sud-Est où le développement économique permet à des habitants de ces régions de rejoindre la partie la plus riche de la population mondiale.

Cependant, le pays de naissance conditionne toujours le revenu que l’on peut espérer. Par exemple, un Français continue de gagner en moyenne trois fois plus qu’un Chinois et 42 fois plus qu’un habitant de la République démocratique du Congo.

Qu’en est-il des inégalités au sein des pays ?

On observe des trajectoires économiques hétérogènes. Pendant longtemps, la théorie estimait qu’il fallait nécessairement en passer par une phase de développement économique qui creusait les inégalités avant de permettre la réduction des écarts de revenus. On s’aperçoit aujourd’hui que ce mécanisme, trop simpliste, ne fonctionne pas : l’évolution des inégalités dans un pays dépend non seulement de la croissance économique mais aussi des politiques publiques et des investissements en matière de santé, d’éducation ou d’équipements publics. Par exemple, parmi les pays de l’ancien bloc communiste, la Hongrie ou la République tchèque ont réussi à contenir les inégalités, ce qui n’est pas le cas en Russie. De même, les inégalités restent particulièrement élevées en Inde, au Mexique ou au Brésil, des pays qui ont connu un fort développement ces dernières décennies. À l’inverse, dans les pays riches, comme les États-Unis, les inégalités ont augmenté à la fin du XXe siècle et ne se résorbent pas.

Qu’en est-il de la France ?

La trajectoire n’est pas tout à fait comparable à celle observée aux États-Unis mais il y a des points communs. Ainsi, au cours des années 1980, les revenus des riches ont augmenté plus vite que ceux du reste de la population et la pauvreté ne diminuait plus. La France se distingue aujourd’hui par une stabilisation des inégalités que l’on observe depuis dix ans. On note en fait des oscillations entre périodes de creusement et de correction des écarts. Notre modèle social, fondé sur la redistribution, nos politiques publiques qui visent à réduire la pauvreté, ou encore nos investissements en matière de logement ou d’éducation permettent globalement de contenir les inégalités mieux que dans d’autres pays riches. Mais il ne réussit plus à les faire baisser.

Notre modèle social contient les inégalités, mais ne parvient plus à les faire baisser

Quels ont été les effets des crises de ces dernières années sur les inégalités, et en particulier ceux de la pandémie de Covid-19 ?

La crise sanitaire a constitué un révélateur des inégalités, notamment en termes de logement et d’emploi précaire. Les pertes d’emploi ont, par exemple, concerné en premier lieu les plus jeunes et les moins qualifiés, qui étaient déjà les populations les plus fragiles. Les confinements ont en outre révélé l’inégale répartition du travail domestique entre les femmes et les hommes. Toutefois, la politique du « quoi qu’il en coûte » et notre modèle social ont globalement joué leur rôle et évité à de nombreux ménages des classes moyennes de sombrer dans la pauvreté. On peut aussi avancer que les politiques publiques, comme le chèque énergie ou les remises sur les carburants, modèrent aujourd’hui la crise qui a succédé au Covid, mais les effets de l’inflation sur les inégalités restent très difficiles à mesurer à ce jour.

Peut-on parler d’inégalités entre les générations, comme cela a pu être avancé lors du débat sur la réforme des retraites ?

Il existe peu de données pour les mesurer, mais les inégalités s’accroissent à la fois entre les jeunes et les moins jeunes et au sein des différentes classes d’âge. Par exemple, on observe des écarts de revenus importants au sein de la catégorie des seniors. Cette situation s’explique notamment par les augmentations de salaire des cadres tout au long de leur carrière, que ne connaissent que peu les moins qualifiés. Cela conduit à l’émergence d’une classe de ménages aisés, généralement propriétaires de leur logement, protégés des aléas économiques. À l’inverse, l’insécurité sociale pèse d’abord sur les plus jeunes, en particulier les moins diplômés. Plus de la moitié des 18-24 ans qui travaillent sont aujourd’hui en contrat précaire. C’est un point faible de notre modèle social : avant 25 ans, les jeunes n’ont que très peu cotisé lorsqu’ils se retrouvent au chômage et n’ont pas droit aux minima sociaux comme le RSA. Ils sont donc les plus exposés à la pauvreté.

Pourquoi les inégalités constituent-elles un sujet économique important ?

Beaucoup d’économistes, notamment anglo-saxons, expliquent qu’il faut combattre les inégalités car celles-ci pénalisent la croissance d’un pays. Personnellement, je pense qu’il n’est pas nécessaire d’aller chercher des arguments économiques pour justifier la lutte contre les inégalités. Je rejoins en ce sens le point de vue de la politologue Réjane Sénac qui a publié sur le site de l’Observatoire des inégalités un article intitulé « L’égalité n’a pas à être performante ». Il s’agit en effet d’une question de valeurs et d’éthique. L’étude des inégalités doit avant tout apporter une dimension nouvelle à l’économie, obligeant la discipline à densifer l’analyse au-delà des simples moyennes et des indicateurs macroéconomiques.

Comment mieux sensibiliser les jeunes à ce sujet ?

Le plus grand risque serait de s’enfermer dans un constat alarmiste et de faire preuve de fatalisme, estimant que l’on n’a pas les cartes en main face au problème. L’Observatoire des inégalités a lancé plusieurs initiatives qui cherchent à donner envie de s’engager, que ce soit au niveau individuel ou collectif, à travers la vie associative ou l’action politique. Par exemple, nous avons lancé un Prix « Jeunesse pour l’égalité » pour lequel nous avons reçu cette année plus de 1 000 œuvres, affiches ou vidéos de sensibilisation, réalisées par 3 500 jeunes. Nous avons aussi conçu un « Monopoly des inégalités », un jeu avec des règles injustes qui illustrent des situations que chacun peut rencontrer dans la réalité. Il est essentiel pour nous de mettre en avant des éléments qui font réfléchir et permettent d’explorer différents moyens de lutter contre les inégalités.

Propos recueillis par Thibault Lieurade.

Entretien initialement paru dans le Mag du Printemps de l’économie, mars 2023.

Photo / © Cyril Chigot pour l’Observatoire des inégalités

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Date de première rédaction le 20 juin 2023.
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