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Le temps est venu de moderniser et de démocratiser l’orthographe

L’orthographe française est parmi les plus difficiles au monde. Cela produit d’importantes inégalités sociales dès l’école primaire. Nous pouvons moderniser notre langue sans la dénaturer. Les propositions du linguiste Christophe Benzitoun.

Publié le 21 février 2023

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Éducation Catégories sociales Système scolaire

En trois décennies, le nombre d’erreurs en orthographe a presque doublé en CM2, de 10,7 à 19,4 fautes en moyenne (pour 67 mots) pour une dictée comparable, selon une étude du ministère de l’Éducation nationale [1]. Ce constat est inquiétant et nécessite une réponse forte de la part des pouvoirs publics. Il est urgent de dépasser les clivages idéologiques, de moderniser et de démocratiser l’orthographe. Il est tout à fait possible de rendre l’orthographe française plus claire et régulière sans dénaturer notre langue.

Les éléments qui posent le plus de problèmes aux jeunes sont les accords et la conjugaison, ce qui n’est guère étonnant étant donné leur complexité dans notre langue. En effet, l’orthographe française est l’une des plus compliquées au monde et nécessite un apprentissage long et fastidieux. Il est plus difficile d’apprendre l’orthographe du français pour des personnes nées dans des familles francophones plutôt que celle du finnois, de l’italien ou de l’espagnol pour des natifs respectifs de ces langues.

Nos marques grammaticales y sont majoritairement muettes – elles ne sont pas prononcées à l’oral –, contrairement à ce qui se passe dans la plupart des langues dont l’écriture utilise un alphabet. Par exemple, le -s de inquiet-s et le -ent de demandai-ent ne se prononcent pas alors que ces marques occupent une place fondamentale. De plus, -et et -ai dans ces mots correspondent au même son alors qu’ils s’écrivent différemment. On observe le même phénomène dans le cas fréquent d’alternance entre et -er (chanté/chanter). Étant donné que l’on ne peut pas s’aider de ce que l’on prononce, les accords et la conjugaison nécessitent, en français, un haut degré d’abstraction et de raisonnement qui n’est pas évident à solliciter durant un travail de rédaction, surtout pour de jeunes enfants.

Pour autant, comme on l’entend souvent, nos ainés ont été capables de maitriser l’orthographe, eux. Oui, mais quelle partie des élèves ? Contrairement à une idée reçue, l’orthographe ne s’est jamais démocratisée en France. La déploration de la baisse du niveau en orthographe est une constante historique malgré un nombre d’heures consacré à son enseignement supérieur à ce qu’il est aujourd’hui. On peut trouver dans les années 1950 des témoignages sur le niveau en orthographe qui reprennent presque au mot près le constat actuel (voir encadré). Dans un rapport rédigé par la commission ministérielle d’études orthographiques datant de 1965 et présidée par Aristide Beslais, il est écrit : « De toutes parts, dans les administrations comme dans l’enseignement, on se plaint de la dégradation rapide de l’orthographe ». Jamais, tant que le certificat d’études (le diplôme de fin d’école primaire) a existé, plus de la moitié d’une classe d’âge ne l’a décroché.

Les inégalités face à l’orthographe demeurent massives. Même si les écarts semblent plutôt diminuer, les élèves scolarisés en CM2 dans les écoles les moins favorisées socialement font en moyenne 40 % d’erreurs de plus que ceux scolarisés dans les écoles les plus favorisées. Et plus du tiers des élèves défavorisés orthographient mal un mot sur trois. Les écarts se construisent très tôt dans la scolarité des jeunes et sont marqués par l’origine sociale des élèves. Or, la maitrise de l’orthographe a une influence décisive sur l’ensemble de leur parcours scolaire, puis sur leur position professionnelle.

Des solutions existent

Que faire ? Depuis des décennies, on assiste à des batailles idéologiques rendant difficile toute avancée concernant les méthodes d’enseignement de l’orthographe. Il y a une croyance tenace dans les vertus de la dictée et des listes de vocabulaire à apprendre par cœur. Pourtant, il n’existe aucune preuve scientifique que ces dispositifs sont efficaces, contrairement aux méthodes faisant appel aux capacités de réflexion des élèves dont l’efficacité pédagogique est avérée. Il est temps d’en finir avec cette confiance aveugle que l’on accorde aux « bonnes vieilles méthodes » et qui participe à l’enlisement de la situation. D’autant que les problèmes que pose l’orthographe française sont connus et documentés depuis longtemps.

Il n’y a aucune preuve scientifique que la dictée soit efficace pour apprendre l’orthographe

Bien sûr, une partie du problème ne dépend pas spécifiquement de l’apprentissage de l’orthographe. Elle relève aussi de l’organisation du système éducatif, des moyens mis à la disposition des enseignants et, par exemple, du fait que notre pays est parmi ceux où l’on compte un taux d’encadrement le plus faible parmi les pays riches [2].

Il n’empêche que beaucoup pourrait être fait en matière d’orthographe. Il est temps d’apporter des réponses à la hauteur des enjeux. Pour ce faire, il existe deux leviers complémentaires. D’un côté, il faut dépasser les affrontements idéologiques et concevoir des méthodes plus efficaces, en utilisant les avancées réalisées par la recherche. Par exemple, en recourant à l’« entretien métagraphique », dispositif consistant à demander aux élèves les raisons pour lesquelles ils ont choisi une graphie plutôt qu’une autre. Grâce à cela, on accède au raisonnement des élèves et on peut comprendre ce qui pose des difficultés, en partant de leur conception de la langue. Et ainsi, on contribue à les faire réfléchir sur cette dernière.

De l’autre, il est possible de rendre l’orthographe plus « régulière », avec des règles constantes qui s’appliquent sans exception, en corrigeant des imperfections. Par exemple, on est passé de rhythme à rythme, de appercevoir à apercevoir ou bien encore de sanglotter à sangloter. On pourrait désormais généraliser le pluriel des noms et des adjectifs au seul -s. Cela permettrait de dégager du temps en supprimant l’apprentissage de la longue liste des pluriels irréguliers, qui ne développe guère les capacités de réflexion des élèves. Toutes les langues se transforment dans le temps. Le français a toujours évolué au long de son histoire et il n’existe aucune raison de le figer aujourd’hui.

Refuser, par principe, de considérer ces deux conditions (l’évolution de l’orthographe et les dispositifs pédagogiques innovants) revient à graver dans le marbre la situation actuelle et à se satisfaire de ce qu’elle produit comme échecs, plus particulièrement chez les jeunes défavorisés. Pour relever le défi auquel nous sommes confrontés, il va falloir dépasser les propos caricaturaux. Il est temps de rompre avec cette tradition consistant à déplorer la situation sans proposer de solutions. Car oui, il est possible d’améliorer les compétences en orthographe sans pour autant dénaturer notre langue et sans nivèlement par le bas.

Christophe Benzitoun, maitre de conférences en linguistique française à l’Université de Lorraine

Le remède au mal orthographique… en 1950
« Posez à un maître déjà ancien dans la carrière cette question : Pourquoi, depuis quelques générations, les élèves font-ils tant de fautes d’orthographe ? À quoi attribuez-vous leur manque de sûreté dans la notation graphique correcte des accords des mots entre eux dans la phrase ? D’où vient ce mal qui va en empirant ?

Il y a de fortes chances qu’il rende d’abord responsable du fait la surcharge des programmes qui dispersent l’effort et laissent un temps insuffisant pour les exercices orthographiques […]. Puis il développera des considérations d’ordre général sur l’affaiblissement du pouvoir d’attention des générations actuelles, en nette régression sur ce point par rapport aux générations passées. Et il est humain qu’il en soit ainsi ; il est naturel que, devant l’échec relatif de ses efforts répétés, il en cherche et en trouve la cause dans des faits qui ne dépendent pas de lui.
 »

Jean Le Lay, inspecteur général des écoles primaires élémentaires, in « Question de grammaires », études et débats pédagogiques, Documents pédagogiques pour l’enseignement du premier degré, ministère de l’Éducation nationale, mars 1950.
Archives Ina : l’orthographe, c’était mieux avant ?
Déjà en 1966, le directeur général honoraire de l’enseignement du premier degré au ministère de l’Éducation nationale, Aristide Beslais, soulignait, exemples à l’appui, le manque de logique de la langue française et réclamait une réforme de l’orthographe.



Et cela fait des décennies que les médias s’étonnent que « les jeunes sont nuls en orthographe ».



Vidéos / © Images d’archive Institut national de l’audiovisuel

Photo / © Martin DM


[1Voir « Les performances en orthographe des élèves de CM2 toujours en baisse, mais de manière moins marquée en 2021 », Yann Eteve et Xuan Nghiem, Note d’information n° 22.37, DEPP, ministère de l’Éducation nationale, décembre 2022.

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Date de première rédaction le 21 février 2023.
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